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Comment le port du voile est-il devenu une obsession en France ?

Un bout de tissu suffit à ébranler de nombreux-euses citoyen-nne-s francais-e-s : il s’agit du voile (ou hijab). Depuis des décennies, le voile a suscité de nombreux débats en France, des débats à sens unique, qui soit-disant défendent les valeurs de la République française. Ces valeurs, telles que la liberté, l’égalité entre les hommes et les femmes, évoquées commes fondamentales à la société française, sont rendues incompatibles avec l’Islam. L’Islam devient le mal de la société française, qui empêche pleinement la cohésion nationale et menace l’identité nationale. La défense de l’identité nationale face à l’Islam se fait essentiellement contre le port du voile. Comment en est-on arrivé là ?

Les origines du dévoilement des femmes musulmanes : L’époque coloniale 

Tout commence dans l’histoire coloniale française. Le colonialisme a été motivée par l’exploitation des richesses et par une mission civilisatrice. Cet imaginaire, sur les cultures arabes a été construit au fil du temps par les récits des voyageurs, des écrivains comme Montesquieu avec ses Lettres Persane, Voltaire avec Zadig, ou encore avec Guy de Maupassant dans “Marocca”, participant ainsi à l’image romancée, mystique et sauvage des pays arabes. 

femme algerie dévoilement 1958
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Cérémonie de dévoilement – Source : OpenEditions Books

Pendant la période coloniale, la mission civilisatrice s’avère être nécessaire, il est de leur devoir de montrer «aux indigènes» «la bonne civilisation». Du côté des femmes, cela va s’interpréter par la volonté de dévoiler les femmes algériennes, avec l’émergence du féminisme universaliste.  Différentes cérémonies de dévoilement en mai 1958 vont s’organiser dans Alger. Celles-ci se déroulaient de manière théâtrale.

L’article Le « dévoilement » des femmes, une longue histoire française » explique que, «Des groupes de femmes voilées marchaient jusqu’aux lieux traditionnellement dédiés aux cérémonies officielles (hôtels de villes, monuments aux morts). À l’arrivée, une délégation de jeunes femmes, habillées à l’européenne ou portant le haïk (voile traditionnel algérien), partageaient l’estrade ou le balcon avec les généraux et les dignitaires présents, bouquets à la main, et délivrait de longs discours en faveur de l’émancipation des femmes avant de lancer leurs voiles à la foule.»

Les débuts de la politisation du voile en France

Cette volonté de dévoiler les femmes devient comme une obsession au cours de l’histoire politique et sociétale française. C’est en 1989 que le débat sur le port du voile fait son grand retour. Leila Achaboun, Fatima Achaboun et Samira Saïdani, trois élèves d’un collège de Creil, une ville située dans la vallée de l’Oise, sont renvoyées puisqu’elles refusaient d’ôter leur hijab .La gauche et la droite se rejoignent sur ce point, adoptant une attitude hostile contre le voile, qui à leurs yeux, menace le principe de laïcité. 

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Leila et Fatima Achaboun deux collégiennes qui avaient refuser d’enlever leurs voiles – Crédits : RETRO/AL JAWAD/CHEVALIER/SIPA

Le voile est accusé de tous les maux, considéré comme un signe de repli communautariste, fondamentaliste ou encore un signe de rejet des valeurs républicaines et de l’identité nationale.  

En 1994, une circulaire pouvait permettre les directeurs d’établissements de refuser des élèves portant des signes religieux, une circulaire qui ne concernait que le voile. Lorsque la gauche est au pouvoir en 1997, le voile devient moins politisé. 

Le port du voile revient au devant de la scène, en 2002, lorsque la droite revient au pouvoir. Les résultats des élections de 2002, mettant Jean-Marie Le Pen au deuxième tour, montrait bien cette attache à la culture dite française et à l’identité nationale, face à une mondialisation de plus en plus grandissante. Afin de ne pas délaisser une partie de l’électorat, le port du voile devient un sujet médiatisé, auquel seuls les voix contre le port du voile se font entendre. 

En 2003, Nicolas Sarkozy annonce que le port du voile est prohibé sur les photos d’identité. De là, commence un emballement médiatique provoquant de nombreux articles, d’émissions télévisées et à ce sujet. Cet emballement est tel qu’on estime qu’au cours de l’année 2003, plus de 1248 articles parlant du voile ont été publiés, selon l’article “La loi sur le voile : une entreprise politique”. 

 Une politisation intensifiée jusqu’à la loi de 2004

La propagande contre le voile sera encore plus instrumentalisée, à travers « La marche des femmes des quartiers contre les ghettos et pour l’égalité » qui s’achève le 8 mars 2003 par une grande manifestation à Paris. On y retrouve les politiques les plus influents de la droite comme Alain Juppé, président à l’époque du parti Les Républicains ( anciennement UMP), ou encore Jean-Louis Debré qui était président de l’Assemblée nationale. 

La marche des femmes des quartiers contre les ghettos et pour l’égalité – Manifestation du 8 mars 2003 à Paris

Cet emballement médiatique a généré un assentiment général en faveur de l’interdiction du port du voile. En 2004, la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises est adoptée. 

La loi de 2004 stipule que «le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse tels que le voile islamique, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive est interdit». Cette interdiction s’applique également au personnel de ces établissements. En revanche «la loi ne remet pas en cause le droit des élèves de porter des signes religieux discrets».

Les conséquences de la stigmatisation du voile

L’adoption de cette loi n’a pas été sans conséquence et dérive. On cherche à tout prix à effacer tout signe qui pourrait rappeler la religion musulmane. Des élèves se font exclure de leurs établissements scolaires ou se voient refuser l’entrée en classe car elles portent une jupe trop longue, des mères voilées se voient refuser de participer aux activités scolaires, des femmes sont verbalisées pour avoir porter le voile sur la plage, jusqu’au lynchage médiatique de femmes voilées quand elles passent à la télévision, comme ce fut le cas pour Maryam Pougetoux.

L’impact quotidien de cette loi ne devrait être sous-estimé. Deux chercheuses de l’Université Standford ont étudié les effets de la la loi de 2004.

Lors de l’enseignement, ces chercheuses ont remarqué un taux plus important de l’abandon scolaire chez les jeunes musulmanes par rapport aux jeunes non-musulmanes. Ce taux d’abandon qui va jusqu’à 60% chez les jeunes musulmanes résultent de deux cas de figures. Soit elles ne poursuivent pas leurs études au niveau de l’enseignement supérieur ou elles abandonnent afin d’avoir fini leurs études au niveau secondaire. 

En aucun cas, on ne laisse la parole aux premières concernées, les femmes voilées. On parle pour elles, on les désigne comme un groupe homogène, qui sont soumises à une culture patriarcale et machiste, et on se doit de les aider à s’émanciper. «Le foulard porte atteinte à l’égalité et, par conséquent, à « un droit moderne et occidental » ; le tolérer serait trahir « la modernité occidentale.», comme le disait le magazine Elle dans son article, «Droits des femmes et voile Islamique». 

Résultat de recherche d'images pour "ELLE [No 3023] du 08/12/2003 - DROIT DES FEMMES ET VOILE ISLAMIQUE - APPEL A JACQUES CHIRAC"
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Couverture du Magazine elle, numéro 3023

«Dans cette rhétorique, la question de l’émancipation des femmes comme incarnation de la modernité occidentale est redéployée dans une double équation néocoloniale : l’identification entre modernité et autonomie des femmes, d’une part, celle entre modernité et Occident, de l’autre» comme le mentionne Maria Eleonara Sanna dans son article. «Ces corps qui ne comptent pas : les musulmanes voilées en France et au Royaume-Uni.»

Pour finir

Dernières polémiques en date, en février dernier, lorsque Décathlon a voulu commercialiser le hijab pour la pratique sportive. Plus récemment, une femme accompagnatrice voilée, assistait à une assemblée plénière au Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté. Un élu du Rassemblement National lui a demandé de retirer son voile.  À la suite de cette polémique, le Sénat a voté l’interdiction des signes religieux lors des sorties scolaires. Pour l’instant, cette loi a peu de chances d’être votée en Assemblée nationale.

On décide pour ces femmes, ce qui serait pour mieux elles, au nom de l’émancipation. Pourtant, c’est au nom de la préservation de la francité et de l’identité nationale qu’elles sont stigmatisées et oppressées. La stigmatisation et l’archarnement médiatique a provoqué une division au sein des français-e-s mais aussi beaucoup d’idées fausses sur ce que peut représenter le voile, tel qu’on peut le voir dans cette vidéo de Marie s’infiltre.

Face à cette situation préocuppante, des iniatives sont prises par la communauté musulmane, pour protester contre la normalisation de l’islamophobie en France. Le 19 octobre 2019, 500 personnes étaient rassemblé-e-s à Paris.